Arab News – À Tripoli, d’anciens combattants redonnent vie à des objets du mobilier

Coup d’envoi de l’exposition «Kan Ya Ma kan », (Il était une fois) au centre-ville de Beyrouth dans le cadre d’un projet lancé par l’association libanaise March Des produits intitulés « Histoires Inédites d’amour et de guerre » sont restaurés par d’anciens combattants ennemis aujourd’hui réconciliés, unis et réunis pour une même cause BEYROUTH : Ils sont jeunes, issus de quartiers défavorisés et voisins mais surtout ennemis.  Pendant des années des rounds d’affrontements fratricides ont fait rage, sur fond de conflit syrien, entre Bab el-Tebbané, quartier à majorité sunnite, et Jabal Mohsen, à majorité alaouite dans la ville de Tripoli au Nord Liban. En 2015, la réconciliation a eu lieu grâce à l’initiative de l’armée libanaise, de figures politiques de la région et certaines ONG actives sur le terrain. C’est le cas de March une organisation non gouvernementale qui œuvre pour la promotion de la cohésion sociale et des libertés personnelles tout en plaidant pour l’égalité des droits grâce à son travail de consolidation de la paix et de résolution des conflits. « Ces jeunes  n’avaient que la rue comme distraction, avec tous les dangers qu’elle présente, explique Léa Baroudi, fondatrice de March. Ils trainaient toute la journée et ne connaissaient que les armes pour s’exprimer. Nous avons travaillé avec un nombre d’entre eux (environ 300) à travers un large programme de réhabilitation et de réintégration  afin de consolider la paix et la cohésion sociale dans cette région longtemps délaissée. Aujourd’hui, grâce à ce nouveau projet, ils ont appris un nouveau métier,  celui de la broderie, de la calligraphie et de la restauration. Des métiers d’art et de culture pour ces jeunes qui, pour la plupart, n’ont connu que désillusions, pauvreté et combats. Dans un premier temps nous les soutenons dans la formation et le financement des produits utilisés. Par la suite, ils pourront être payés  grâce à la vente de ces objets restaurés. Ils vont pouvoir s’auto suffire. »  Le Bénéfice est économique, social et psychologique. Khaled fait de la broderie : « J’ai arrêté l’école à 8 ans. Puis j’ai passé ma jeunesse à combattre parce qu’on me disait : l’autre est un ennemi ! Lui est un autre ne lui fais pas confiance. » déclare-t-il. « Je suis marié et j’ai deux enfants, un garçon et une fille. Je vis chez mes parents. A cause des clashs j’ai été arrêté et emprisonné pendant un an. En sortant de prison jamais je n’aurais imaginé travailler côte à côte avec nos voisins de Jabal Mohsen, ou bien partager un repas. Eux que j’avais si violemment combattu. Jusqu’ au jour où j’ai ouïe dire que l’association March proposait un programme et j’ai découvert que j’avais la possibilité d’en bénéficier. » Natahalie Salameh, restauratrice de meubles anciens, dirige les formations. «Les objets anciens ont une histoire. Ils portent en eux l’empreinte et les souvenirs des personnes qui les ont acheté ou utilisé. Ils ont accompagné des vies. En les restaurant nous leur offrons une nouvelle vie. Un peu à l’image de ces jeunes qui ont également été délaissés dans le passé. Ils ont également, comme nous tous, leur histoire à écrire ou à dessiner. »  Et pourtant, Nathalie avoue avoir rencontré des difficultés : « Réunir de vieux rivaux d’armes autour d’un projet artistique n’est pas une mince affaire. La mixité des hommes et des femmes non plus, ces jeunes étant issus d’un environnement conservateur. Et puis, c’était aussi  un défi de leur faire sentir qu’ils bénéficiaient d’un réel support. » « Apres de longs mois de formation, nous avons décidé de chercher des objets anciens, en mauvais état voire abandonnés dans leurs quartiers à Beb El Tebbeneh et Jabal Mohsen. Pour les récupérer et leur redonner vie.  Et voilà qu’aujourd’hui cette exposition voit le jour » ajoute-t-elle.  Après l’explosion du Port, ces jeunes ont voulu montrer leur attachement à Beyrouth. De nombreux objets brodés, dessinés ou calligraphiés sont ainsi dédiés à la ville et portent un message d’amour pour la capitale : «en arabe ; Min Kalbi li Beyrouth,  de la part mon cœur à Beyrouth ». Dans quelques mois,  l’association va développer plusieurs projets à Beyrouth. Deux espaces culturels, fortement impactés par l’explosion, sont en cours de réhabilitation. « Nous allons transformer le 1er en atelier de restauration et le second, une galerie, en un lieu d’exposition pour les meubles restaurés. Nos jeunes pourront également former des amateurs intéressés par le recyclage de meuble. Un projet porteur d’espoir d’amour et de paix », conclut Lea Baroudi.

A Tripoli, les ennemis d’hier redonnent vie, ensemble, à un quartier

D’anciens combattants des quartiers de Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen, à Tripoli, ont reconstruit plus de 200 boutiques ravagées par les conflits, dans le cadre d’un projet de l’association March. OLJ / Par Marion LEFEVRE, le 26 juin 2018 à 00h00 « Avant Bab el-Dahab, les jeunes n’avaient jamais eu l’opportunité de réussir. » Léa Baroudi, directrice de l’ONG March Lebanon (qui axe son action sur la consolidation de la paix), esquisse un sourire. En ce vendredi 22 juin, dans l’arrière-salle bondée du café à caractère associatif Kahwetna, elle ouvre le festival intitulé « L’esprit de Bab el-Dahab », marquant la clôture d’un processus de reconstruction de ce quartier commencé fin 2017 par l’ONG en question et financé par l’ambassade des Pays-Bas au Liban. Plus de deux cents boutiques de cette banlieue au nord de Tripoli ont depuis été rénovées par des hommes et des femmes qui étaient auparavant ennemis. Tonnerre d’applaudissements dans la salle : représentants politiques, religieux et militaires de tous bords ont assisté à l’ouverture du festival, symbole fort d’une paix encore fragile entre le quartier alaouite de Jabal Mohsen et le quartier sunnite de Bab el-Tebbaneh.Quartier prospère d’avant-guerre, Bab el-Dahab, la « porte de l’or », reprend aujourd’hui de sa superbe : de nouvelles enseignes colorées, dessinées par cinquante jeunes femmes participant au projet de March, ornent les façades criblées de balles. Quelques supérettes, des cafés puis un magasin de meubles… Ces boutiques sont devenues les lieux privilégiés d’échange entre les habitants de Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen. Des groupes d’adolescents et d’adultes prennent le café au bord de la rue, d’autres passent en mobylette d’un quartier à l’autre. La rue de Syrie, autrefois frontière infranchissable, grouille de monde. À l’occasion du festival, des stands de nourriture ont été ouverts, et des jeunes du quartier rappent et dansent sur une scène éphémère. Des familles entières, toutes communautés confondues, déjeunent en profitant du spectacle. Le prétexte de la réhabilitationMarch Lebanon n’en est pas à son premier projet d’apaisement. En 2015, l’association avait monté une pièce de théâtre intitulée « Love and War on the Rooftops ». « Les habitants nous avaient appris qu’ici, tout se passait sur les toits : les affrontements, mais aussi les rendez-vous amoureux, les amis qui se rencontraient pour jouer aux cartes… Parce qu’il n’y avait nulle part ailleurs pour se rencontrer », raconte Léa Barouni. De cette anecdote est venue l’idée du café à caractère associatif. De fil en aiguille, les discussions entre voisins et membres de l’association ont débouché sur le projet de réhabilitation de Bab el-Dahab.« La reconstruction de ces boutiques est un prétexte, reconnaît la fondatrice. Un prétexte pour rassembler la jeunesse de ces deux quartiers, qui s’était battue, s’était radicalisée, avait fait de la prison. Un prétexte pour les former professionnellement, leur redonner de l’estime de soi. » Pour elle, les racines de toute cette violence n’est pas à trouver dans l’idéologie, mais dans la pauvreté extrême, l’absence d’espoir et les luttes politiciennes entre les différents hommes forts de Tripoli. « Je voyais les autres comme des ennemis »Ali Amoun a retrouvé une raison de vivre grâce à ces activités. Sous sa chemise, une vingtaine de cicatrices, souvenirs des violents heurts entre son quartier, Jabal Mohsen, et Bab el-Tebbaneh. Isolé, il passait le plus clair de son temps avec ses amis jusqu’à ce que l’un d’entre eux soit tué par un habitant de Bab el-Tebbaneh. « Je suis arrivé à un point où non seulement je me battais, mais je me droguais aussi. Quand je n’ai plus réussi à trouver du travail, je suis devenu dealer. » Par la suite, il a été recruté pour l’un des rôles principaux de la pièce de théâtre écrite avec March et est devenu un membre de l’équipe à part entière.De l’autre côté de la rue de Syrie, Yassin Saïd raconte une histoire similaire. « On me disait qu’ils nous tuaient, qu’il fallait voir ce qu’ils faisaient à nos familles, souligne-t-il. Je voyais les autres comme des ennemis. Je n’avais jamais pensé qu’ils étaient humains, juste comme nous. Avant, ils étaient l’image même de la haine. » Lui a rejoint le projet en cours de route, motivé par ses amis déjà impliqués dans l’association. Il a rétabli l’électricité dans différents magasins. Forcé à travailler en équipe avec ceux qu’il haïssait, il s’est « rendu compte que les deux côtés se ressemblaient. Ce qui s’est passé dans ma famille s’est aussi passé dans leurs familles », relève-t-il. Une réhabilitation cahin-cahaL’équipe de March est bien consciente que le travail est loin d’être fini. Certains habitants ne sont pas encore à l’aise à l’idée d’une réconciliation. La réhabilitation continue cependant cahin-caha : une centaine de magasins sont encore à rénover dans les environs. Chez March, on comprend bien que l’organisation ne peut pas rester indéfiniment le seul garant de la paix entre les différentes communautés. Pour Léa Baroudi, c’est un problème que le gouvernement libanais doit résoudre, en luttant contre la marginalisation du quartier et les tensions politiques locales. Elle ne nourrit pourtant que peu d’espoir en sa capacité à intervenir durablement. « Je crois au changement par les individus. On ne peut pas contrôler tous les débordements, mais au moins, 300 jeunes qui se seraient battus avant ne le feront plus », déclare-t-elle en conclusion.